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Abstract
In Haiti鈥檚 indigenous Taino language, the word for the island was Bohio, or 鈥渉ome.鈥 This essay explores biracial metaphorical haunting throughout the Haitian classic novel Amour by Marie-Vieux Chauvet, which follows its biracial protagonist, Claire Clamont, as she struggles to find belonging in a family, and, by extension, a society that refuses to accept her because of the discrepancy between her biracial-white cultural background and the darkness of her skin tone. Building off Freud鈥檚 鈥淭he Uncanny,鈥 Doris Garraway鈥檚 ideas of cultural blame and cyclical violence in Saint-Domingue, and the ideas of 脡douard Glissant about 诲颈驳别苍猫蝉别, the essay explores the significance of racial, cultural, and familial liminality
for les personnes m茅tisses in Duvalier-era Haiti as well as the significance of sexual oppression of biracial women during that time. How is the idea of home affected by intersectionality? Exploring ideas of home, belonging, and isolation, the essay proposes that Haiti is comparable to a haunted house, with a glorious decolonial past with which it is still in the process of reconciliation.
INTRODUCTION
Dans cet essai, je me propose d鈥檈xplorer le roman de Marie Vieux-Chauvet, Amour, 脿 travers la th茅matique de la hantise postcoloniale. Le roman est la manifestation d鈥檜ne hantise collective en Ha茂ti 脿 l鈥櫭﹑oque de Fran莽ois Duvalier. L鈥檌mportance de l鈥檃nalyse de la hantise dans Amour se trouve dans l鈥檕rigine du nom m锚me d鈥橦a茂ti. D鈥檃pr猫s David Geggus, le nom 鈥淗a茂ti鈥 a 茅t茅 d茅mocratiquement con莽u et fond茅 sur un sentiment d鈥檈spoir lors de l鈥檌nd茅pendance en 1804. Il rejette le nom colonial 鈥淪aint-Domingue鈥 et puise symboliquement dans la r茅sistance des Ta茂nos 脿 l鈥檌mp茅rialisme europ茅en, l鈥檌nspiration pour la r茅volution ha茂tienne. Dans la langue indig猫ne Ta茂no, 鈥淗a茂ti鈥 signifie 鈥渕ontagneux鈥, mais 鈥淏ohio鈥, l鈥檃utre nom ta茂no attribu茅 脿 l鈥櫭甽e, signifie maison, habitat. Par ailleurs, Max Beauvoir propose une origine africaine au mot 鈥淎yiti Toma鈥 qui en langue fon signifie 鈥渘otre pays鈥 et 鈥減arcelle de terre du pays.鈥 Ainsi, l鈥檕rigine complexe du mot suscite une sorte de hantise que l鈥檕n retrouve dans la situation ha茂tienne, puisque le monde entier a oubli茅 Ha茂ti et continue encore de le l鈥檕cculter. Par exemple, dans son documentaire Assistance Mortelle, Raoul Peck explique comment trois ans apr猫s le tremblement de terre catastrophique en Ha茂ti, les d茅bris n鈥檃vaient pas 茅t茅 enlev茅s de l鈥櫭甽e, et comment les trahisons des pays riches ont cr茅茅 une absence litt茅rale de maison. Le peuple d鈥橦a茂ti est hant茅 par son pass茅 inoubliable et par le nom 鈥淗a茂ti鈥 lui-m锚me, ce choix d茅mocratiquement con莽u et fond茅 sur un sentiment d'espoir. J鈥櫭﹎ets l鈥檋ypoth猫se que le m茅tissage hant茅 dans le roman Amour peut 锚tre vu comme le symbole de l鈥檃bsence de maison, pour Claire. J鈥檜tiliserai donc les r茅flexions de Doris Garraway sur le caract猫re immoral du m茅tissage, celles d鈥櫭塪ouard Glissant sur la 诲颈驳别苍猫蝉别 dans la Cara茂be), et celles de Sigmund Freud sur l鈥檌nqui茅tante 茅tranget茅 pour explorer les notions de sexualit茅, race et m茅tissage 脿 travers la hantise dans Amour.
Garraway se concentre sur le discours officiel autour du m茅tissage et son produit, l鈥檈nfant m茅tis. Dans l鈥櫭╮e coloniale de Saint-Domingue, les rapports sexuels entre deux personnes de races diff茅rentes 茅taient consid茅r茅s tabou et immoraux, par la population blanche. M锚me si, dans la plupart des cas, cette relation sexuelle entre l鈥檋omme esclavagiste et la femme esclavis茅e constituait un viol, les lois pers茅cutaient souvent d'autres aspects du m茅tissage, ne visaient pas 脿 am茅liorer les conditions des esclavis茅s mais 脿 茅liminer la prog茅niture m茅tisse. Dans un premier temps, la punition l茅gale en Saint-Domingue et d鈥檃utres colonies fran莽aises de la Cara茂be 茅tait plac茅e sur l鈥檈sclavagiste avec l鈥檌d茅e que la m猫re esclavagis茅e n鈥檃vait aucun pouvoir de lui r茅sister. L鈥檈nfant, sans faute lui aussi, pouvait 锚tre libre, et le p猫re en 茅tait responsable financi猫rement. Cependant, les lois chang猫rent 脿 Saint-Domingue lors de la cr茅ation du Code Noir en 1685. Garraway 茅crit, 鈥淲hereas in the earliest instances the sexual act was considered a case of moral depravity and abuse of power on the part of the sexually deviant white male, a dissenting view displaced the responsibility onto the figure of the black woman, conceived as a sexual predator who accrues benefits from the pursuit of free lovers鈥 (Garraway, 203). Toutes les lois tentaient d鈥櫭﹍iminer la prog茅niture m茅tisse, mais graduellement, les colons blancs commen莽aient 脿 croire que le m茅tissage 茅tait n茅cessaire 脿 Saint-Domingue pour plusieurs raisons. D鈥檃bord, la classe sociale cr茅茅e par les m茅tis et autres affranchis constituaient une barri猫re culturelle entre la minorit茅 des Blancs et la majorit茅 des Noirs esclavis茅s, prot茅geant les Blancs. Ensuite, cette classe moyenne a donn茅 une preuve l茅gale et culturelle 脿 la population blanche de l鈥檌nsurmontable diff茅rence entre noir et blanc. Selon Garraway, 鈥淔ree people of color in Saint-Domingue were forced through their social devaluation to signify to whites the fiction of the impermeable and essential boundary between masters and slaves, one that their bodies openly challenged, signifying instead sexual proximity and forbidden intimacies鈥 (Garraway, 216). Finalement, la femme m茅tisse 茅tait stereotyp茅e en s茅ductrice ultime et la rivale des femmes blanches pour l鈥檃ttention des hommes blancs (Garraway, 217).
Par ailleurs, le probl猫me du d茅sir sexuel 茅tait consid茅r茅 dans la pens茅e europ茅enne catholique comme un p茅ch茅, et avec cela, l鈥檌d茅e qu鈥檜ne personne qui manifeste du d茅sir pour une personne d鈥檜ne autre race est, 脿 son mieux, impropre, et 脿 son pire, impossible. Dans la hantise litt茅raire, le m茅tissage constitue une sorte de traumatisme qui provient des parents de races diff茅rentes, et des tabous sociaux qui entourent les personnes m茅tisses.
脌 travers le terme 鈥溁寰辈当鸩悦ú醣疴 qu鈥檌l propose dans Trait茅 du Tout-Monde, 脡douard Glissant observe que dans la Cara茂be se trouve, 脿 cause de la traite esclavagiste, toute une population provenant du monde entier et dont les identit茅s ne sont pas fond茅es sur une filiation unique et une g茅n茅alogie lin茅aire; elles sont diverses et cela est une richesse. La 诲颈驳别苍猫蝉别 est l鈥檕ppos茅 de la gen猫se rattach茅e 脿 la famille nucl茅aire et la culture unique. La 诲颈驳别苍猫蝉别 se montre dans la fa莽on dont les personnes esclavis茅es vivent une hantise g茅n茅alogique sans famille nucl茅aire, et la fa莽on dont le m茅tissagse se constitue 茅galement de multiples identit茅s.
Dans The Uncanny, Freud observe l鈥檈nchev锚trement s茅mantique des termes heimlich (le confortable, le familier, l鈥檌ntime, cependant, le tabou qui ne doit pas 锚tre dans la maison, mais qui est cach茅 l脿, en secret) et unheimlich (le contraire du heimlich et le secret qui resurgit de l鈥檈nfance d鈥檜ne mani猫re troublante). L鈥檌ntimit茅 sexuelle interdite, la dimension composite et 鈥渄ig茅n茅tique鈥 (Glissant, 2018, 57) des origines, l鈥檌nqui茅tante 茅tranget茅 rattach茅s au m茅tissage, sont donc des 茅l茅ments significatifs pour explorer l鈥檈nvironnement social de Claire, son isolement et sa sexualit茅 qui m猫nent 脿 sa folie hant茅e, ainsi que les cons茅quences de ses actions finales.
1. L鈥橧SOLEMENT DE CLAIRE
Dans Amour, l鈥檌solement est pr茅sent 脿 trois niveaux. La famille Clamont est isol茅e dans le village de Kenscoff puisque le r猫gne de Cal茅du tente de renverser l鈥檕rdre social en 茅liminant les m茅tisses de la classe sup茅rieure. La famille est isol茅e dans sa conception limit茅e de la race; 脿 cause de la couleur de sa peau, Claire est isol茅e dans sa famille 脿 la fois socialement et spatialement puisqu鈥檈lle passe beaucoup de temps dans sa chambre. Claire raconte : 鈥淛e commen莽ai d猫s mon jeune 芒ge 脿 souffrir 脿 cause de la couleur fonc茅e de ma peau, cette couleur acajou h茅rit茅e d鈥檜ne lointaine a茂eule et qui d茅tonnait dans le cercle 茅troit des Blancs et des mul芒tres-blancs que mes parents fr茅quentaient鈥 (Vieux-Chauvet, 2). Elle observe aussi qu鈥櫭 l鈥櫭e de 13 ans : 鈥淛e me mis 脿 ha茂r l鈥檃茂eule dont le sang noir s鈥櫭﹖ait sournoisement gliss茅 dans mes veines apr猫s tant de g茅n茅rations鈥 (Vieux-Chauvet, 140). Les Clamont poss猫dent une vision 茅troite du monde et du m茅tissage, et ils rejettent Claire puisqu鈥檈lle ne rentre pas dans la propre cat茅gorie acceptable de la blanche-m茅tisse. Ces pr茅jug茅s se trouvent 茅galement dans la communaut茅 脿 laquelle ils ont choisi d鈥檃ppartenir.
脡tablissant une distinction entre les soci茅t茅s homog猫nes et les soci茅t茅s diverses, Glissant souligne : 鈥淟a Gen猫se des soci茅t茅s cr茅oles des Am茅riques se fond 脿 une autre obscurit茅 [que celle des cultures ataviques], celle du ventre du bateau n茅grier. C鈥檈st ce que j鈥檃ppelle une 诲颈驳别苍猫蝉别鈥 (36). Glissant propose d鈥檃ccepter le m茅tissage quel que soit sa forme et pour lui, la 诲颈驳别苍猫蝉别 permet d鈥檃ccueillir la diversit茅 des identit茅s multiples. Mais au lieu de cela, les Clamonts souhaitent 锚tre aussi blancs que possible. Ceci est montr茅 par la d茅ception et la honte des parents de Claire 脿 cause de la couleur de sa peau, et aussi par l'int茅r锚t que les trois s艙urs portent au Fran莽ais, Jean Luze, qui repr茅sente, pour eux, un mod猫le d'existence. Ceci complexifie le discours autour de la race dans la famille Clamont et sa relation 脿 Claire. Le probl猫me vient du fait que la couleur de peau de Claire ne rentre pas dans la cat茅gorie dans laquelle ses parents l鈥檕nt inscrite bien avant qu鈥檈lle soit n茅e. La mani猫re dont Claire raconte ses sentiments peut nous donner un autre indice ainsi que la fa莽on dont elle se per莽oit: d鈥檃pr猫s lui, le sang noir de sa grand-m猫re est 鈥渟ournois鈥 (Vieux-Chauvet, 140). Glissant remarque : 鈥淎cclimatez l鈥檌d茅e de 诲颈驳别苍猫蝉别, habituez-vous 脿 son exemple, vous quitterez l鈥檌mp茅n茅trable exigence de l鈥檜nicit茅 excluante鈥 (36). D'apr猫s Glissant, les personnes de la Cara茂be doivent s鈥檃ccepter enti猫rement--mais les Clamont ne se sont pas acclimat茅s, ils se sont inscrits dans 鈥渓鈥檜nicit茅 excluante.鈥 脌 cause d鈥檈ux, Claire rejette ses origines noires. Elle n鈥檃urait accept茅 le m茅tissage que si elle avait 茅t茅 plus claire de peau. Au lieu de se rendre compte que les probl猫mes qu鈥檈lle rencontre sont uniquement 脿 cause des pr茅jug茅s ext茅rieurs, Claire passe la plupart de sa vie 脿 rendre sa grand-m猫re coupable pour tout ce qui lui arrive dans le pr茅sent. Voici une dimension analytique freudienne, m锚me si Claire n鈥檃 jamais connu sa grand-m猫re, ce ph茅nom猫ne de r茅apparition est pr茅sent 脿 travers plusieurs g茅n茅rations au lieu d鈥檜ne vie seulement. De cette mani猫re, Claire est la victime des pr茅jug茅s de ses parents et leurs tentatives 鈥渄鈥檃m茅liorer la race鈥.
L鈥檌solement se montre surtout 脿 travers la chambre de Claire. C鈥檈st l脿 que Claire vit ses d茅sirs impossibles. La chambre est un refuge pour elle, puisqu鈥檈lle peut verrouiller sa porte et s鈥檃ssurer de sa s茅curit茅, mais cela 茅loigne Jean Luze et les autres possibilit茅s familiales. Sa chambre, avec les cartes postales pornographiques et la poup茅e, augmente finalement l鈥檌solement. La poup茅e est fausse et les cartes postales ne se font pas passer pour la r茅alit茅. M锚me dans la seconde partie du roman, quand Claire est la marraine du fils de F茅licia et Jean Luze, et qu鈥檈lle le laisse entrer quotidiennement imaginant qu鈥檌l est son mari, ceci est une fabrication. Lorsque F茅licia est gu茅rie, Claire se sent plus malheureuse que jamais. Le seul 脿 pouvoir entrer dans la chambre de Claire est Jean Luze, l鈥檋omme qu鈥檈lle aime en secret. Il repr茅sente l鈥櫭﹍茅ment blanc qui rentre dans son sanctuaire. C鈥檈st 脿 lui seulement qu鈥檈lle donne l鈥檃utorisation. Pour cette raison, la chambre de Claire est une maison 脿 l鈥檌nt茅rieur de l鈥檃utre maison, un espace clos o霉 elle seule habite. En outre, les 茅v茅nements du roman se d茅roulent presque tous 脿 l鈥檌nt茅rieur de la maison dans la vie des Clamont, augmentant l鈥檌solement de Claire qui est une 茅trang猫re dans cette maison.
L'espace liminal existe aussi dans les lois et la structure sociale qui changent toujours 脿 l鈥櫭﹑oque coloniale ainsi que dans la p茅riode o霉 Claire vit, ce qui, en combinaison avec la 诲颈驳别苍猫蝉别, efface le pass茅 et le futur de la personne m茅tisse, rendue prisonni猫re du temps et de la soci茅t茅 excluante. Ceci est comparable 脿 l鈥檌d茅e, dans la hantise traditionnelle, de la femme sans pouvoir qui devient elle-m锚me un fant么me dans sa propre maison. Dans la premi猫re phrase du roman, Claire raconte, 鈥淛'assiste au drame, sc猫ne apr猫s sc猫ne, effac茅e comme une ombre鈥 (Vieux-Chauvet, 1), illustrant la fa莽on dont Claire est fantomatique dans sa propre maison.
2. LA SEXUALIT脡 ET LA FOLIE HANT脡E DE CLAIRE
La sexualit茅 de Claire est toujours pr茅sente dans son quotidien, m锚me si personne ne le sait. 脌 cause des r茅cits coloniaux autour de la sexualit茅 des femmes m茅tisses, l鈥檌dentit茅 de Claire, m锚me plus d'une centaine d鈥檃nn茅es apr猫s, est embrouill茅e. Elle est tr猫s consciente de ses d茅sirs sexuels mais elle ne peut pas s鈥檈xprimer. De plus, son existence est fond茅e sur des contradictions. Elle a la peau noire, mais son nom est 鈥淐laire.鈥 Elle vient d鈥檜ne famille blanche-m茅tisse, mais elle est plus noire qu鈥檈ux. Elle constitue une figure maternelle pour ses s艙urs, mais elle n鈥檃 jamais eu de relations sexuelles. Elle est d茅sireuse, mais elle est vue par le P猫re Paul et par d鈥檃utres dans sa communaut茅 comme un mod猫le de la puret茅. Claire dit, du P猫re Paul, 鈥淐roit-il vraiment 脿 la puret茅 ? J鈥檃ppelle puret茅 l鈥檌gnorance totale des tourments de la chair ou la victoire de la volont茅 sur eux. Si cette victoire peut, d鈥檃pr猫s la religion, sauver l鈥櫭e, comment les manifestations sexuelles chez une femme qui a v茅cu dans la continence perp茅tuelle peuvent-elles s鈥檈xpliquer?鈥 (Vieux-Chauvet, 174). Son p猫re, d茅莽u qu鈥檈lle soit une fille, d茅cide de l鈥櫭﹍ever 鈥渃omme un gar莽on鈥 (Vieux-Chauvet, 122). Cependant, la soci茅t茅 ne la voit pas de cette mani猫re: elle n鈥檃 pas d鈥檌nfluence. Quand elle a 13 ans, son p猫re dit aux paysans, 鈥淒ieu m鈥檃 refus茅 un fils, mais ma fille a卯n茅e se chargera de veiller 脿 la bonne marche de mes affaires. Telle est ma volont茅.鈥 (123) Les paysans ne la prennent pas aux s茅rieux parce qu'elle est une 鈥渏eune fille, inoffensive et incapable鈥 (123); ils lui adressent 鈥渄es regards amus茅s et narquois鈥 (Vieux-Chauvet, 123). Claire se sent erron茅e dans sa propre peau.
La folie hant茅e de Claire est cr茅茅e 脿 travers ces contradictions. Elle d茅sire souvent la satisfaction sexuelle, rendue presque folle par ce d茅sir qui est impossible, puisqu鈥檈lle est hant茅e par les croyances de ses parents et la honte soci茅tale autour de la sexualit茅 f茅minine. C'est une 鈥渧ielle fille鈥 (Vieux-Chauvet, 1), trop 芒g茅e pour 锚tre d茅sir茅e.
Plus tard, Claire entre dans sa chambre et verrouille la porte 脿 clef pour que personne ne puisse entrer. Elle se d茅shabille et regarde son reflet dans le miroir, se sentant laide. Dans sa nudit茅 elle voit enti猫rement tous les d茅tails de son corps, son 锚tre fondamentale. Elle voit aussi deux parties : sa double identit茅 par rapport 脿 sa peau fonc茅e, ce que les gens autour d鈥檈lle d茅testent, et ce qu鈥檈lle souhaite aimer. Cette contradiction est fondamentale dans le roman et d茅clenche tous ses conflits int茅rieurs. Le miroir lui renvoie les d茅tails de ces conflits int茅rieurs expos茅s par la nudit茅. Que souhaite Claire? Vieux-Chauvet ne nous dit pas explicitement qu鈥檈lle veut s鈥檃imer.
Cette nudit茅 est importante telle qu鈥檈lle 茅voque la naissance de Claire et les premiers moments de sa vie, l脿 o霉 ses parents se sont rendu compte que sa peau 茅tait fonc茅e, ce qu鈥檌ls n鈥檃vaient pas anticip茅 et qu鈥檌ls n鈥檃ccepteront jamais. Selon Freud l'inqui茅tante 茅tranget茅 des miroirs est un aspect significatif quand les personnages sont confront茅s 脿 eux-m锚mes et se rendent compte de leurs d茅fauts uniques 脿 travers leurs r茅flexions physiques ou m茅taphoriques. 鈥淟e sang noir鈥 revient perturber la vie de Claire, adulte, dans la forme d鈥檜ne sexualit茅 d茅r茅gl茅e puisque les gens ne la consid猫rent pas d茅sirable.
3. L鈥橭MBRE P脡RPETUELLE DE CLAIRE
Le suicide, qui figure souvent dans les r茅cits de maisons hant茅es, m猫ne 脿 l鈥檈xtr锚me l鈥檌d茅e qu鈥檜ne personne m茅tisse n鈥檃 pas de futur 脿 cause des pr茅jug茅s de la soci茅t茅 puisque la liminalit茅 raciale est impossible. Bien que la mort, que ce soit par suicide ou par meurtre, transforme le personnage vivant en fant么me, le suicide en particulier repr茅sente la d茅cision de rejeter et terminer la liminalit茅 par la mort. 脌 la fin d鈥Amour, la d茅cision de Claire de tuer quelqu鈥檜n d鈥檃utre au lieu de se suicider est une mani猫re d鈥檃ccepter sa propre liminalit茅. En revanche, le choix de ne pas tuer F茅licia mais tuer Cal茅du est une fa莽on complexe de d茅truire symboliquement le dictateur qui extermine la population m茅tisse. D鈥檜n c么t茅, Claire accepte sa liminalit茅, mais d鈥檜n autre, en rejetant la figure noire que repr茅sente Cal茅du, elle accepte l'objectif de sa famille de devenir plus blanche, m锚me si elle n鈥檃 pas de futur probable avec Jean Luze.
D鈥檃pr猫s Freud, les miroirs, les ombres, les poup茅es, et toutes autres figures doubl茅es m猫nent 脿 un sentiment d鈥檌nqui茅tude 脿 cause de leur association avec la mort, 茅voquent l鈥檌nconnu, et nous rappellent le temps o霉 nous 茅tions enfants, et o霉 le monde nous paraissait myst茅rieux et effrayant. L鈥檌d茅e du doublement vient de l鈥櫭e, le double du corps, et, quand on croit que l鈥櫭e nous assure la vie 茅ternelle, l鈥櫭e est aussi la figure qui nous garantit la mort. Il y a un parall猫le ici entre le pass茅 de l鈥檌ndividu et le pass茅 soci茅tal. M锚me si les gens se disent que l鈥檕n ne peut pas conqu茅rir la mort, et que les personnes d茅funtes ne peuvent jamais revenir en vie, il en reste un doute, une hantise collective sur le retour des morts sous forme de fant么mes o霉 autres manifestations surnaturelles (Freud, 9).
Un auteur qui se donne pour objectif de repr茅senter la hantise utilise souvent ces 茅l茅ments pour ajouter 脿 l'atmosph猫re et l鈥檈sth茅tique de la hantise. Lorsque Claire d茅clare qu鈥檈lle 鈥渁ssiste au drame, sc猫ne apr猫s sc猫ne, effac茅e comme une ombre", 脿 la fin, elle n鈥檃ssiste plus, elle participe, et elle est la personne qui tue enfin Cal茅du pour r茅soudre le conflit ext茅rieur le plus important du roman. De cette mani猫re, Claire devient une personne tr猫s importante dans la vie de tous les autres habitants du village. Mais est-ce que ses actions ont vraiment autant de sens? En tenant compte des 茅v茅nements qui pourraient se passer apr猫s l'assassinat de Cal茅du dans la vraie histoire ha茂tienne, ce n鈥檈st pas une fin aussi simple. Duvalier 茅tait surnomm茅 鈥淧apa Doc鈥 et son fils, le tyran qui lui succ猫de, 鈥淏茅b茅 Doc.鈥 Vieux-Chauvet a publi茅 Amour trois ans avant la mort de Fran莽ois Duvalier. Elle a plac茅 Claire non pas 脿 la fin d'un cycle de mort, mais au plein milieu. Ce cycle d'assassinat et de dictature renforce l鈥檌d茅e que Claire鈥搈锚me si elle essaie鈥搉e sortira jamais de l鈥檕mbre de son pass茅. Garraway d茅crit Claire comme 鈥渕etteur-en-sc猫ne鈥 (2013, 209), mais 脿 mon avis, Claire ne r茅ussit pas, puisque tout de ce qu鈥檈lle souhaite reste 脿 l鈥櫭﹖at d鈥檜ne projection. En effet, elle essaie en vain de nuire 脿 ses s艙urs, elle d茅livre le peuple dans l鈥檈space publique (dans l鈥檌mm茅diat), mais elle ne se d茅livre pas elle-m锚me. Cependant, nous ne savons pas ce qui se passe apr猫s les 茅v茅nements du roman. Est-ce qu鈥檈lle est emprisonn茅e par la police? Est-ce que sa famille la d茅fend du meurtre? Cette ambigu茂t茅 qui est fondamentale dans le roman, et chez Claire, perp茅tue l鈥檌d茅e coloniale que les personnes m茅tisses ne peuvent pas avoir un futur normal comme les non-m茅tis; elles existent comme des ombres, toujours dans l鈥檈space liminal entre Noirs et Blancs, sans maison. M锚me si Claire souhaite changer ce qui l鈥檈mprisonne, elle n鈥檡 parvient pas parce qu鈥檈lle est victime d鈥檜n syst猫me qui est enracin茅 dans l鈥檌d茅e d鈥檜ne exclusivit茅 raciale, un syst猫me qui se retranche et se referme sur "l鈥檜nicit茅 excluante鈥 (Glissant, 36).
CONCLUSION
Dans un contexte litt茅raire anglais (par exemple, Jane Eyre de Charlotte Bront毛 et The Haunting of Hill House de Shirley Jackson), la hantise se concentre d鈥檃bord sur la conscience de soi et l鈥檃pprentissage d鈥檜n traumatisme qui est parfois insurmontable 脿 cause de la soci茅t茅 patriarcale. En revanche, dans la hantise m茅tisse, au lieu d鈥檃dmettre qu鈥檈lle est destin茅e 脿 une vie d'insurmontable limitation psychologique, la protagoniste d茅couvre qu鈥檈n d茅pit des pr茅jug茅s de la soci茅t茅, elle est incontestablement normale et profond茅ment humaine. M锚me si Claire ne s'accepte pas enti猫rement, elle se rend compte que ses parents et la soci茅t茅, avaient tort.
La famille Clamont est aussi hant茅e que Claire. Pour eux, elle a toujours repr茅sent茅 une ombre. En tant que lecteur, nous ressentons 脿 la fin un sentiment d鈥檃mbigu茂t茅, des doutes, des questions: O霉 est Claire maintenant? Est-ce qu鈥檈lle a trouv茅 sa propre maison? Une chose est certaine: la hantise continue.
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